Catastrophe écologique à Sumatra : l'État au service du capital
Par Jess, Indonésie, décembre 2025. Publié en premier en bahasa le 21 décembre 2025 sur redandblackanarchists.com.au. Aussi disponible en anglais. Article originale en bahasa.
Beaucoup s'accordent à dire que les crues soudaines et les glissements de terrain survenus dans trois provinces de Sumatra n'étaient pas des catastrophes naturelles, mais plutôt écologiques. La nature ne peut être tenue pour seule responsable puisque c'est les décisions politiques de l'État indonésien qui ont provoqué ces catastrophes, les rendant ingérables et faisant perdre des milliers de vies.
Lorsque la catastrophe a frappé les provinces d'Aceh, de Sumatra du Nord et de Sumatra occidental fin novembre, de nombreuses personnes, dont des enfants et des personnes âgées, ont dû survivre pendant des jours sur les toits de leurs maisons, sans eau ni nourriture, dans l'attente d'une évacuation. Selon les données du 20 décembre 2025, 1 090 personnes étaient décédées, 186 étaient portées disparues et 510 528 étaient hébergées dans des centres d'accueil. Auparavant, quatre villages d'Aceh avaient été déclarés disparus. Tout cela peut être vu comme le résultat d'une série de décisions politiques de l'État qui révèle de plus en plus son vrai visage.
WALHI Sumatra du Nord, une ONG environnementale, a déclaré qu'il y avait au moins sept entreprises qui devraient être tenues principalement responsables des dommages environnementaux ayant causé cette catastrophe écologique. Selon WALHI, les pratiques commerciales de l'industrie extractive menées par ces sept entreprises ont causé des dommages à l'écosystème de Batang Toru dans la province de Sumatra du Nord, qui constitue la dernière étendue forestière restante dans la région. Les dommages qui s'y produisent entraînent l'érosion continue de cet écosystème qui joue le rôle d'absorber contre les trop grands débits d'eau.
L'existence de ces sept entreprises, y compris les dommages environnementaux résultant de leurs pratiques d'exploitation industrielle extractive de l'environnement, est inséparable du rôle de l'État qui a l'autorité d'émettre leurs permis. Et ces pratiques ne se sont certainement pas produites seulement au cours des derniers jours, mais se poursuivent depuis on ne sait combien de temps.
En matière de droits humains, il existe deux types de violations que l'État peut commettre : les violations directes ou par commission, et les violations indirectes ou par omission. Ce dernier type de violation prend généralement la forme de négligence, et c'est ce que l'État a fait dans ce contexte.
La déforestation est décriée par les mouvements sociaux, à cause de la manière dont l'État gère l'environnement. La déforestation brutale et aveugle pour convertir les terres en plantations de palmiers à huile a été largement dénoncée. Le chef de l'État indonésien, Prabowo, a déjà déclaré qu'il n'y avait pas de raison de s'inquiéter de la déforestation, car, selon lui, « le palmier à huile est aussi un arbre, il a des feuilles ». C'était une déclaration incroyablement stupide pour un président. Non seulement car il comparait les forêts indonésiennes aux grandes monocultures de palmier, mais surtout parce que ces monocultures n'ont pas la même capacité que les forêts à absorber l'eau et à protéger le sol contre les glissements de terrain.
Une telle stupidité est apparemment pleine de sens pour cet État qui défend ardemment l'huile de palme pour une raison : il est totalement asservit aux intérêts capitalistes.
En 2022 seulement, les données de la Commission de surveillance de la concurrence commerciale (KPPU) ont révélé que bien qu'au sein de toutes le entités productrices d'huile de palme en Indonésie, 0,07 % d'entre elles étaient des entreprises qui contrôlaient 54,52 % des terres. Pour leur part, les petits cultivateurs représentaient environ 41,35 % de la superficie des terres et le reste (4,13%) était géré par des entreprises publiques. Ces données mettent en évidence les fortes disparités dans l'attribution de concessions d'huile de palme indonésienne. En d'autres mots, les grands capitalistes se sont vu attribuer plus de la moitié du total des terres disponibles, tandis que les petits exploitants en ont reçus bien moins de 50%.
Selon les données de la Carte nationale de l'huile de palme publiées par l'Agence d'information géospatiale, la superficie totale des plantations de palmiers à huile en Indonésie atteignait 17,3 millions d'hectares en 2023. Ces données indiquent aussi que plus de 8,5 millions d'hectares de terres sont contrôlés par très peu d'entreprises, dont le groupe Arsari, propriété de Hasjim Djojohadikusumo, le frère cadet du président Prabowo.
Au-delà de la répartition inégale des productions de palmiers à huile, ces entreprises d'huile de palme se livrent également à des pratiques qui bafouent les droits humains et qui laissent une empreinte environnementale majeure. Par exemple, en 2024, WALHI a révélé que l'une des plus grandes entreprises d'huile de palme d'Indonésie, Astra Agro Lestari (AAL), commettait fréquemment des violations environnementales et de gouvernance, notamment par la plantation illégale de palmiers à huile dans les zones forestières.
Dans son rapport, WALHI a constaté que 17 concessions de palmiers à huile appartenant aux filiales d'AAL étaient situées dans 17 664 hectares de zones forestières. De plus, WALHI a également indiqué que 1 100 hectares de plantation d'huile de palmier gérées par AAL étaient illégaux, et que trois filiales d'AAL opéraient sans permis. Ces dernières menaçaient fréquemment les défenseurs des droits humains environnementaux.
La répartition inégale des plantations de palmiers à huile, les mauvaises pratiques de gestion et les impacts environnementaux importants n'ont quand même pas encore incité le gouvernement à prendre de meilleures décisions. En fait, Prabowo a même récemment appelé à la création de nouvelles plantations en Papouasie. Cette déclaration témoigne d'une attitude politique véritablement malveillantes et barbares, face à une catastrophe qui n'est toujours pas encore résolue. Des milliers de personnes sont mortes, des centaines de personnes sont toujours portées disparues et un millions d'autres sont affectées, et ce n'est toujours pas suffisant.
Pas assez de victimes pour déclarer une catastrophe nationale
« Il s'agit de trois provinces sur 38. La situation est donc sous contrôle », a déclaré Prabowo dans une déclaration publique en réponse aux appels des victimes touchées et de la population demandant que la situation soit déclarée « catastrophe nationale ». Selon cette logique, les 1000 personnes décédées ne sont que « 1 090 décès sur 270 millions d'habitants ». Si l'on ne considère que les pertes humaines sous un angle statistique combien, combien de vies devront encore être perdues avant que cette situation ne soit déclarée « catastrophe nationale »?
Cette question est bien sûr rhétorique, une forme de frustration - voire de colère - face à l’obstination du gouvernement à refuser de déclarer cette catastrophe comme une catastrophe nationale, alors qu’en réalité, il y a encore tant de victimes, notamment dans la province d’Aceh, qui n’ont encore reçu aucune aide significative de l’État indonésien.
Même trois semaines après les événements, plusieurs reportages de journalistes rapportaient que de nombreuses victimes avaient encore du mal à se nourrir. Des enfants souffraient de faim. Les victimes ont déclaré vivre avec des moyens très limités pour subvenir à leurs besoins quotidiens, sans parler des difficultés d'accès, des infrastructures endommagées, des routes impraticables, du manque d'électricité et de moyens de communication. Un reportage décrivant les souffrances des victimes à Aceh Tamiang, la zone la plus touchée de la province d'Aceh, a ensuite été retiré. Beaucoup soupçonnaient des pressions de l'État sur la presse.
Dès le début, les victimes ont bénéficié de la solidarité du reste de la population de toute l'Indonésie. Différents acteurs se sont mobilisés pour collecter des dons et les distribuer dans les zones sinistrées. Cette aide a été entièrement initiée par la communauté. De nombreuses personnes se sont également engagées comme bénévoles humanitaires. Cette entraide a joué un rôle déterminant dans la survie des victimes, qui ont compris qu'elles ne pouvaient pas compter sur l'État.
Tandis que les victimes vivent avec des moyens limités, en raison de la lenteur de l'action étatique qui a poussé les victimes à compter sur la solidarité du reste de la population, le gouvernement jugea que cette entraide était une menace. Il s'affaire donc à compliquer les choses en obligeant toute forme d'aide issus de la population soit tout d'abord autorisée. En plus, le gouvernement central refuse l'aide de la communauté internationale. Interrogé par plusieurs chefs d'État sur la catastrophe, Prabowo a déclaré à plusieurs reprises que l'Indonésie n'avait pas besoin d'aide. Le gouvernement a même annoncé le retour de 30 tonnes de riz envoyées par les Émirats arabes unis, avant de préciser que cette aide serait finalement distribuée aux victimes.
La dissimulation présumée d'informations sur la situation actuelle des victimes à Aceh, l'insistance de l'État à ne pas reconnaître cette situation comme une catastrophe nationale, la déclaration du président à la communauté internationale selon laquelle le gouvernement n'a pas besoin d'aide pour gérer la catastrophe, et la mise en place de permis pour les citoyens souhaitant collecter de biens et des dons, révèlent subtilement la volonté de l'État de maintenir l'illusion que la situation reste sous contrôle, alors même que des milliers de personnes sont mortes, des centaines sont toujours portées disparues, des milliers de maisons ont été endommagées, des millions d'habitants ont été touchés et vivent dans des camps de réfugiés, et beaucoup d'entre eux survivent encore avec des besoins quotidiens limités après la catastrophe.
La souffrance des victimes est ignorée. Leurs vies sont réduites à de simples chiffres. L'État agit uniquement pour créer l'illusion que tout est sous son contrôle et que la situation nationale est stable.
Stabilité nationale : la raison des crimes d'État récurrents
Si la stabilité nationale est réellement la raison invoquée, alors il n'y a rien d'étonnant dans tous les crimes étatiques qui se sont produit tout au long de cette catastrophe. Dans l'histoire de la République indonésienne, l'expression « stabilité nationale » a presque toujours servi de prétexte à de nombreux crimes d'État au cours des dernières décennies.
Le régime de l'Ordre nouveau sous la direction de Suharto est tristement célèbre pour avoir commis des dizaines de violations graves des droits humains, dont beaucoup l'ont été pour bâtir l'illusion d'une « stabilité nationale ». Le massacre de 500 000 à 3 000 000 de personnes supposément affiliées au Parti communiste indonésien et à ses différentes organisations affiliée en 1965-1966, par exemple, avait pour but d'éliminer les opposants politiques de Suharto. Peu après, une fois la situation stabilisée, la compagnie Freeport signa un contrat d'investissement en Indonésie, ouvrant la voie à l'exploitation continue des ressources naturelles de Papouasie, qui se poursuit encore aujourd'hui.
Au milieu des années 1980, le même régime a perpétré un massacre de masse contre de supposés « criminels ». Sans aucune preuve, des personnes tatouées et aux cheveux longs ont été assassinées. Leurs corps jonchaient les rues. Selon les sources, le nombre de victimes oscille entre 2 000 à 8 000. Cet événement, connu sous le nom de Fusillade mystérieuse (Penembakan Misterius ou Petrus), avait comme objectif principal d'instaurer la « stabilité nationale », ce qui faisait de la sécurité et de l'ordre public une condition préalable.
En 1989, le régime de l'Ordre nouveau a de nouveau massacré un groupe de personnes considérées comme islamistes à Talangsari, dans la province de Lampung. L'État percevait leurs croyances comme une menace à la stabilité politique, car elles ne correspondaient pas à son interprétation unique du Pancasila, l'idéologie nationale unique. La Commission nationale des droits de l'homme (Komnas HAM) a enregistré 130 morts.
Les trois cas ci-dessus ne sont que quelques-uns des nombreux crimes commis par l'État indonésien au nom du maintien de la stabilité nationale. Pour plus de détails, lire l'article en anglais #DarkIndonesia. Ces crimes persistent malgré les changements de gouvernement. Pour l'État, la stabilité nationale doit être défendue à mort, car c'est une condition sine qua non pour l'investissement, ou en d'autres termes, des capitaux.
Le drapeau blanc
Le 18 décembre 2025, plusieurs groupes communautaires à Banda Aceh, la capitale de la province d'Aceh, ont manifesté en brandissant des drapeaux blancs. Les jours précédents, des habitants de diverses villes de la province d'Aceh avaient massivement agité des drapeaux blancs à de nombreux endroits.
Pour les habitants d'Aceh, hisser le drapeau blanc est le signe de leur épuisement et de leur appel à l'aide. Trois semaines se sont écoulées sans qu'ils aient reçu les produits de première nécessité. Ces drapeaux blancs hissés dans de nombreuses régions d'Aceh semble contredire les affirmations du gouvernement selon lesquelles la situation est sous contrôle.
L'année 2025 se termine avec un drapeau blanc à la main pour les habitants d'Aceh qui appelaient à l'aide alors que l'État ne peut être digne de confiance. Le drapeau blanc, symbole de reddition, est devenu à Aceh un symbole de courage, un cri de ralliement pour affirmer que la région es, un cri de résistance contre une ''stabilité nationale'' illusoire qui a causé déjà trop de morts.